Comme tu es beau, Ibrahim!

Le récit de : Fatimatou Idris
Écrit par : Mohamed Ali Laswad

« En 2008, la Banque islamique de développement a fondé l'Alliance pour la lutte contre la cécité évitable, qui a rassemblé des partenaires du monde entier pour promouvoir et renforcer les capacités de lutte contre les causes profondes de la cécité en Afrique. L'objectif fondamental était de traiter la cataracte qui est la principale cause de cécité dans de nombreux pays où les ophtalmologues sont rares et les compétences requises pour pratiquer des opérations chirurgicales réussies inexistantes. La première phase de l'initiative a ciblé huit pays membres africains, notamment le Bénin, le Burkina-Faso, le Cameroun, le Tchad, Djibouti, la Guinée, le Mali et le Niger. L'Alliance a fourni des soins ophtalmologiques à plus de 244 000 personnes et rendu la vue à plus de 49 000 qui étaient frappés de cécité ».

Nous avons grandi dans la banlieue poussiéreuse de N'Djamena, capitale du Tchad, où j'ai passé mon enfance à jouer avec mes cousins et mes frères et sœurs devant notre petite maison en briques crues. Nous vivions tous ensemble sous un même toit, partageant le peu que nous avions : l'espace, la nourriture, l'eau et l'air que nous respirions. Bien que le Tchad soit l'un des pays les plus pauvres du monde, le coût de la vie à N'Djamena, ville la plus chère d'Afrique, était prohibitif. Pour des familles pauvres comme la nôtre, c'était hors de portée. 

La population d'expatriés s’est accrue au cours de la dernière décennie avec le développement du secteur du pétrole appelé localement l'or noir. En conséquence, les biens et services tels que le logement, les transports et les services publics sont devenus particulièrement coûteux, l'offre d'infrastructures décentes étant loin d'être suffisante. Pour la population locale, l'eau et l'électricité étaient devenues des produits de luxe. 

Certes, nous n’avions pas grand-chose, mais cela ne nous ennuyait pas trop. Mon frère Ahmadu et moi passions nos journées à courir dans des nuages de gaz d'échappement crachés par les voitures qui sillonnaient les rues de la ville parsemées de nids de poule. "Fatimatou, attends-moi !", criait mon frère, alors que nous courions sur les trottoirs bondés de vendeurs de cacahuètes, de légumes et de poulets qui piaillaient. Mais un jour, tout changea. 

Je me souviens bien de ce jour. J'ai su que quelque chose n'allait pas dès que je me suis réveillée et que j'ai trébuché en sortant de la moustiquaire accrochée au-dessus de mon lit. La vision de mon œil droit était floue alors que je me dirigeais lentement vers le lavabo ; l'eau coulait sur mon visage à mesure que je m’en aspergeais avec la main. Mama me fit asseoir et me scruta le visage avec inquiétude. "Fatimatou, ton œil est devenu tout blanc !" s’exclama-t-elle. Bientôt, nous apprîmes par un ami de la famille que j'avais développé ce qu’on appelle une cataracte.

Dehors, le ciel clair était soudainement devenu nuageux. À mesure que les semaines se transformaient en mois, la vision de mon œil droit se détériorait. Je me retrouvais à me protéger les yeux de la lumière solaire dont je me délectais quand j'étais jeune fille. Nous ne pouvions pas nous permettre de voir un médecin, encore moins une opération chirurgicale ; alors j'appris à faire face. Je devins de plus en plus dépendante de mon œil gauche, ce dont je suis me réjouissait, mais j'étais triste de voir les couleurs vives de N'Djamena, ma ville natale au bord du Sahara, s'estomper lentement pour prendre une teinte jaune – ce n’était plus qu’un souvenir.

L'été finit, et mon enfance aussi. Un jour, Baba est rentré à la maison et m'a annoncé qu'il m'avait trouvé un prétendant, le fils d'un voisin qui habitait tout près. J’avais un sentiment d’angoisse, mais je savais que ma perte de vision sans cesse plus marquée était devenue un fardeau pour ma famille qui avait déjà du mal à s'en sortir. Mon mari Omar était pauvre, mais c'était un homme bon et Baba savait qu'il prendrait soin de moi.

Pourtant, six mois après mon mariage, les choses prirent une tournure plus grave, lorsqu'une autre cataracte commença à se développer dans mon œil gauche. J'avais peur et je ne savais pas quoi faire. L'idée d'être complètement aveugle me terrifiait. Mon mari allait en ville tous les weekends à la recherche de quelqu'un qui pourrait nous aider, mais il rentrait à chaque fois seul à la maison.

 Nous avons vite appris que j'étais enceinte. Cette nouvelle aurait dû m'apporter de la joie, mais elle m'a laissée plus préoccupée que jamais. J'étais inquiète à l'idée de mettre un enfant au monde sans savoir si je pouvais m'en occuper correctement, et encore moins le voir. La grossesse a été difficile. J'essayais de ne pas trop bouger de peur de tomber, car je heurtais déjà des objets dans notre petite cabane. Mais à mesure que mon ventre grossissait, ma cataracte s’aggravait ; c’était une course contre la montre.

Deux mois avant la naissance du bébé, ma pire crainte se confirma : j'étais devenue complètement aveugle.

Je me suis réveillée un jour pour découvrir que mon monde était complètement plongé dans l'obscurité. Je me sentis impuissante et accablée de chagrin. Je ne pouvais aider ni ma famille ni moi-même, et je ne cessais de m'inquiéter quant à la manière de prendre soin de mon enfant à naître. Plus les jours passaient, plus mon impuissance grandissait.

Le soulagement n'est venu que lorsque j'ai tenu mon bébé dans mes bras pour la première fois, après des heures de travail. Ma voisine a doucement placé le nouveau-né dans mes bras et m'a dit : « Fatimatou, c'est un petit garçon » ! Des larmes coulèrent le long de mes joues alors que je me représentais lentement son visage avec mes doigts. Deux yeux, un petit nez et des lèvres. Comme j'avais envie de voir le visage de mon fils. Je tins sa tête délicate près de mes oreilles et j'écoutai sa douce respiration. Pour la première fois depuis longtemps, j’éprouvai un sentiment de satisfaction. Nous l'appelâmes Ibrahim.

Pendant les premières années de sa vie, je ne pus m'occuper de mon enfant comme une mère le ferait normalement. J'étais reconnaissante à ma famille qui venait régulièrement m'aider. Ibrahim grandit et devint un petit garçon intelligent et réfléchi ; il me décrivait souvent les choses de façon très détaillée pour compenser ma cécité. Lorsqu'il parlait, je me demandais s'il me ressemblait ou s’il ressemblait à son père. Je désirais tellement le voir et priais de retrouver la vue un jour.

Un jour, mon frère Ahmadu s'est précipité à la maison avec des nouvelles. Il traînait dans le marché ce matin-là lorsqu’il a entendu d’un haut-parleur l’annonce d’une campagne médicale gratuite. Au détour du chemin, il a trouvé des gens rassemblés autour d'un groupe qui expliquait en quoi consistait la campagne.

Ahmadu s'est approché d'un des hommes qui s'est présenté sous le nom de Mohamed Lassoued. Mohamed a expliqué qu'il faisait partie d'une mission parrainée par la Banque islamique de développement pour soigner gratuitement les personnes souffrant de cataracte. Ahmadu lui a expliqué que j'avais perdu la vue et que j'avais donné naissance à un bébé que je n'avais toujours pas vu après cinq ans.

Mohamed a été attristé d'entendre cela et a dit à Ahmadu de m'inscrire immédiatement pour une opération. Il lui a demandé de m'amener à l'hôpital Al-Hurriya le lendemain matin pour une consultation par des médecins qui décideraient des mesures à prendre. Les explications d'Ahmadu me firent pleurer de joie. Même s'il y avait une chance que l'opération ne réussisse pas, la possibilité d’une réussite me donnait de l'espoir. J'acceptai tout de suite et demandai à mon frère de m'accompagner.

Ahmadu arriva tôt le lendemain matin et nous nous rendîmes à l'hôpital. Le couloir était bourré de patients et les murs tapissés d'informations sur la campagne. Ahmadu me les lut à haute voix pour me permettre de comprendre, et nous fîmes la queue jusqu'à ce qu'on m'appelle. Après la consultation, les médecins décidèrent d'effectuer une intervention d'urgence sur les deux yeux, et on m’emmena rapidement à la salle d'opération.

Ahmadu attendait dans la mosquée à côté de l'hôpital et priait désespérément pour mon rétablissement. Une heure plus tard, il vint me chercher, et nous quittâmes l'hôpital avec des bandages blancs autour de mes yeux. Je ressentais un léger malaise et on me ramena à la maison pour me permettre de me reposer, car nous devions retourner le lendemain pour voir si l'opération avait réussi. Je ne pus dormir cette nuit-là.

Je me suis réveillée très tôt le lendemain matin et j'ai embrassé mon fils avant de partir. Lorsque nous sommes arrivés à l'hôpital, on m'a emmené dans une petite salle où je me suis assise nerveusement alors qu'un médecin était entré et m’enlevait soigneusement les bandages. Je gardai la tête baissée et pris une profonde respiration, avant de prendre mon courage à deux mains pour ouvrir les yeux. J'eus alors l'impression de me réveiller d'un profond sommeil.

L'opération avait été couronnée de succès. La lumière remplit la pièce alors que je m'adaptais lentement à mon environnement. Le rideau de la cécité avait été levé. « Allah soit loué », se réjouissait Ahmadu, alors que nous nous embrassions avec joie. Je ne me souviens pas avoir été aussi heureuse et reconnaissante de ma vie. Je remerciai les médecins qui me donnèrent des médicaments et des conseils avant de me laisser partir.

J'avais hâte de rentrer chez moi pour voir ma famille. À la maison, la famille élargie attendait mon arrivée avec impatience. Alors que je sortais de la voiture, un petit garçon se mit à courir droit vers moi. Je sus instinctivement que c'était mon fils et me mis à l’embrasser alors qu’il tombait dans mes bras. "Comme tu es beau, Ibrahim", lui dis-je en pleurant. Je le serrais dans mes bras alors que mes larmes trempaient sa chemise, puis je fixais son visage pour en mémoriser chaque détail. Je n'oublierai jamais ce jour où j'ai retrouvé ma foi et ma vision.