Déplacer les montagnes

Écrit par : Mohamed Abdor abu Saleh

« La Banque islamique de développement a financé la reconstruction du « Aqaba Surrah Mukaris », une célèbre route de montagne de la République du Yémen. Pendant plus de 140 ans, cette route a restreint la vie des habitants de 300 villages dans les gouvernorats du sud et du nord du Yémen. À une altitude de 7 900 pieds au-dessus du niveau de la mer, la route ne faisait que 20 km de long mais était la seule qui reliait le district de Lauder à celui de Mukayris, obligeant les voyageurs à parcourir 680 km s'ils voulaient traverser pour éviter les dangers qu'elle présentait. La reconstruction a permis aux habitants de se déplacer librement et en toute sécurité d’un village à l’autre pour avoir accès à l'éducation, aux soins de santé et à de meilleures opportunités d'emploi ».

« Un, deux, trois ! Les montagnes sont libres. Quand serons-nous aussi grands que les montagnes libres ? » Je me souviens avoir chanté cette rime en trébuchant sur les routes rocailleuses jonchées de gravats effilés, dans la région montagneuse d'Al Bayda au sud-est du Yémen. Mon cartable jaune était posé inconfortablement sur mon dos, alors que je partais tôt le matin pour un trajet éprouvant de trois heures qui me menait à l'école, un bâton de fortune à la main pour m'aider. Seules la chanson et la compagnie des amis pouvaient rendre supportable une randonnée aussi difficile.

Mes amis et moi nous amusions à nous frapper avec nos bâtons que nous appelions bâtons de Musa, du nom du prophète Musa qui a su faire des miracles avec le sien. Nous priions qu'un jour notre périple pour l'école soit plus facile, et qu'Allah nous prépare une vie réussie. Après tout, les montagnes peuvent être déplacées, et nous croyions à l'impossible. Nous étions de jeunes garçons déterminés à atteindre des sommets ignorés des autres habitants de notre petit village isolé. 

Lorsque nous atteignions enfin la célèbre « Aqabah », une route de montagne dangereuse, nos chants s'arrêtaient. Nous regardions avec curiosité le sentier fragile, tentés de raccourcir notre voyage et d'atténuer les coupures et éraflures douloureuses que nos pieds enduraient le long de notre route habituelle. La seule route qui reliait notre district à celui de Mukayris ne faisait que 70 km, mais c'était un calvaire que nous évitions tous. Alors, ceux qui le pouvaient choisissaient de parcourir les 68 km de terrain accidenté pour échapper aux périls mortels de « Aqabah ».

Nombreux étaient ceux qui évitaient complètement la route endommagée. Dans mon village, il y avait des enfants qui souffraient d'ophtalmie, une inflammation des yeux, mais comme il était trop dangereux de se rendre à l'hôpital par la route « Aqabah », beaucoup d’entre eux ont fini par perdre la vue. 

Je me demandais chaque jour comment une route pouvait avoir un tel impact sur la vie de milliers de personnes réparties dans 300 villages de la région, comment une route pouvait compromettre les chances de tant de personnes. Nous priions pour ceux qui avant nous n'ont pas pu accéder aux écoles, aux hôpitaux et aux marchés pendant plus de 140 ans. Ceux qui étaient affaiblis, ceux qui vivaient dans la misère et ceux qui avaient perdu des êtres chers à cause de la mortelle « Aqabah ». Nous priions désespérément pour qu'une solution soit trouvée.

Nos prières ont finalement été exaucées des années plus tard, lorsque la nouvelle est parvenue dans la région que la Banque islamique de développement (BID) allait aider à reconstruire la route. Au début, tout le monde était sceptique, estimant que ladite banque voulait tenter l'impossible. Si les Britanniques et d'autres n'ont pas pu réparer « Aqabah », comment un projet financé par la BID pouvait-il réparer l'irréparable ? 

Pourtant, on nous fit savoir que la BID avait déjà réalisé huit routes : la route Aden Bab Al-Mandab, la route Al-Makha, la route Hajjah Al-Khashm, la route Al-Sharq Al-Daleel, la route Atmah et la route Al-Thuluth Souq. L’espoir renaquit dans les cœurs avec cette information et nous attendions avec impatience de voir si la route serait enfin réparée. C'était peut-être le projet le plus ambitieux de la Banque à ce jour.

La BID s'est avérée être le remède pour des populations qui souffraient depuis de nombreuses années. Une fois le projet achevé, les villageois ont afflué de toutes les régions pour assister à la réparation miraculeuse de « Aqabah ». A cette époque, je ne vivais plus dans la région, mais encouragé par ma famille et mes amis, j'ai moi aussi assisté à la fête. Les voisins se sont réjouis et ont abattu des moutons dans la joie et la gratitude. 

Des éclats de rires ont coloré le rassemblement et on avait l'impression que l'Eid était arrivé prématurément. La vie de la région était rétablie. Au lieu des nids de poule et des décombres brisés, « Aqabah » portait un nouveau costume : une ligne d'asphalte était apparue, ses bords décorés de traits jaunes et une ligne blanche à son milieu. Je me suis joint à la foule bruyante, le sourire aux lèvres, et j'ai remercié Allah de nous avoir ouvert la voie, car Lui seul pouvait déplacer des montagnes.

La mortelle « Aqabah » a été rebaptisée « Aqabah » de l'unité, une route fonctionnelle permettant désormais aux habitants de se déplacer facilement et en toute sécurité. Elle permet aux élèves de poursuivre leurs études, aux agriculteurs de vendre leurs récoltes et aux villageois d'accéder aux services de santé. C'est ce qui a poussé les populations à joindre leurs voix pour louer et prier Allah de récompenser tous ceux qui ont contribué à la transformation de « Aqabah ».

Des années plus tard, le destin a voulu que je sois un employé de la BID en qualité d'ingénieur. Un jour, peu après mon arrivée, je suis tombé sur une maquette du projet « Aqabah » au premier étage de l’immeuble de la BID à Djeddah, en Arabie Saoudite. Alors que je regardais la carte de régions familières en ressassant mes souvenirs, un collègue qui était à côté m'a demandé si j'étais originaire du Yémen. 

« Oui », lui répondis-je, « en fait, je suis d'Al Bayda ». Il a alors souri et s'est présenté sous le nom de Mahmoud Khaled. Alors que nous nous tenions devant la maquette, Mahmoud m'a dit qu'il avait participé à la réparation de la route « Aqabah », qu'il considérait comme l'un des plus importants projets de développement de la Banque. Alors qu'il me narrait les difficultés qu'il avait personnellement rencontrées pendant les travaux, je me suis souvenu de ma propre expérience pratique.

Pendant mon séjour à la BID, j'ai été témoin de la réalisation de nombreux projets réussis en faveur de nos pays membres dans le monde entier. Toutefois, celui dont je serai toujours le plus fier est la reconstruction de « Aqabah », une route de montagne meurtrière près de ma petite ville natale d'Al Bayda, au sud-est du Yémen. Passer devant la maquette du projet « Aqabah » chaque jour me rappelle non seulement que j'appartiens à une institution aussi prestigieuse, mais aussi le chemin parcouru et les sommets atteints.