Là où l'eau coule

Le récit de : Sanusi Maikudi
Écrit par : Mamoud Sheikh Kamara en association avec Nasser Mohammed Yakubu, Mayoro Niang, Idrissa Dia, et Sohail Mitha

« Le nord du Nigeria se trouve aux confins du désert du Sahara, où les effets du changement climatique se manifestent de manière inquiétante par l'avancée du désert, des précipitations irrégulières et une réduction drastique des sources d'eau de surface et souterraines. Pour y remédier, la Banque islamique de développement (BID) s'est associée au Gouvernement fédéral du Nigeria (FGN) et à la Banque africaine de développement (BAD) pour cofinancer la mise en œuvre du Projet de développement du réseau d'approvisionnement en eau et d'assainissement de Zaria. Dans le cadre de cet accord, la BID a financé la construction de conduites de transmission, de réservoirs de service et de stations de pompage, tandis que le FGN a financé la construction du barrage de Galma et la BAD la réhabilitation et l'expansion du réseau de distribution ainsi que la fourniture d'installations sanitaires ».

Chaque goutte d'eau porte l’histoire d’une vie. La mienne a commencé en 1964, quatre ans après que le Nigeria s’était affranchi de la domination coloniale britannique. J'ai grandi à Kafanchan, une ville ferroviaire située dans la partie sud de l'État de Kaduna, où j'ai passé les treize premières années de ma vie. L'eau coulait généreusement à Kafanchan depuis de multiples sources naturelles. Non loin de là où nous habitions se trouvaient les célèbres chutes d'eau de Matsirga appelées localement Ka̱byek Tityong, un lieu d'une beauté naturelle exceptionnelle.

Enfants, notre passe-temps favori était de nager et pêcher dans les rivières qui traversaient notre ville natale. Nous jouions souvent près des chutes d'eau qui se déversaient de façon spectaculaire dans une gorge entourée de rochers. Matsirga jaillissait d’une pierre translucide pour emprunter quatre entonnoirs naturels. Elle mesurait environ 30 mètres de haut et se répandait dans un grand bassin de plongée au fond. En tant qu’aîné de ma famille, je me sentais naturellement responsable et je veillais sur mes frères et sœurs qui sautaient joyeusement dans l'eau, un par un.

Baba était un marchand prospère qui travaillait dur pour s'enrichir, afin de nous offrir une vie et une éducation de qualité. Il m'a inscrit très tôt dans une madrasa où j'ai étudié le saint Coran sous la direction de feu Malam Iro Musa Mailawali, l'imam de notre quartier et notre guide spirituel. Je me suis fait de nombreux amis de longue date pendant mon séjour là-bas, avec qui j'ai non seulement partagé certains de mes plus beaux souvenirs d'enfance, mais aussi mes craintes et mes aspirations. 

Tous les jours, nous avions trois repas équilibrés préparés à base de produits cultivées dans la ferme de notre maître, notamment le maïs, le mil, le sorgho et le riz. Cette exposition précoce à l'agriculture de subsistance m'a fait prendre conscience de l'importance de l'eau pour les familles, les communautés et même les nations. J'ai souvent réfléchi au fait que l'eau constitue environ 80 % de la surface de la terre et de la composition du corps humain. Telle était son importance pour notre survie.

Enfants, Baba nous a appris que la meilleure façon de remercier Allah pour ses bénédictions était de dépenser notre argent de façon juste ; nous étions donc toujours encouragés à soutenir les membres les moins privilégiés de la société. Comme ma famille a été l'une des premières à Kafanchan à nous raccorder au réseau d’adduction d’eau, nous partagions la connexion avec nos voisins qui envoyaient leurs enfants chercher de l'eau à l'aide de récipients de différentes tailles. 

Dans notre ville se trouvait l'une des succursales de « Kaduna State Water Corporation » (Société des eaux de l’État de Kaduna) qui traitait l'eau d'approvisionnement provenant des célèbres collines de Kagoro, à quelques kilomètres au nord de Kafanchan. Je me souviens qu'à chaque fois qu'un tuyau éclatait, l'eau qui en jaillissait montait jusqu'au toit de nos maisons à cause de la forte pression. J'étais loin de me douter qu'un jour, réparer les ruptures de tuyaux et les fuites ferait partie de mon travail.

Vite, l'approvisionnement en eau devint rare et commença à engendrer un certain nombre de problèmes pour la communauté, en particulier dans la région de Zaria. Cela a entraîné une dégradation de l'hygiène et de l'assainissement au sein de la population en croissance rapide et a provoqué de nombreuses épidémies de maladies d'origine hydrique, telles que la fièvre typhoïde, le choléra et la diarrhée. Il y a également eu entre autres conséquences l'augmentation de la pauvreté due à la baisse de productivité des populations en raison de la maladie et au temps qu'elles devaient passer à chercher de l'eau sur de longues distances. 

 Les résultats scolaires en ont également souffert du fait que les étudiants devaient passer des heures à chercher de l'eau. Ces difficultés ont limité toute perspectives de mobilité sociale. La pénurie d'eau a entraîné des migrations vers les régions méridionales du Nigeria, en particulier parmi les communautés pastorales nomades. Des problèmes de sécurité alimentaire se sont également posés, qui ont conduit à la malnutrition, au retard de croissance et à la réduction de l'espérance de vie.

Je me suis engagé dans le Projet d'approvisionnement en eau de Zaria en février 2019, lorsque de « Kaduna Industrial and Finance Company » j’ai été affecté à « Kaduna State Water Corporation » comme Président-Directeur général. Avant mon arrivée, ce projet novateur était pratiquement achevé et il ne restait qu’à donner l'impulsion finale pour le conclure et soulager les communautés de Zaria.

J'ai immédiatement informé le Gouverneur de l'État que le projet était prêt à être mis en service et il nous a demandé de rédiger une lettre au président Muhammadu Buhari sollicitant sa présence en tant qu'invité d'honneur. Le jour de l’inauguration a été l'un des jours les plus mémorables de ma vie, car j'ai joué un rôle central dans un événement qui allait apporter secours et assistance à des millions de personnes en leur fournissant de l'eau potable.

L'événement étaient haut en couleurs avec la présence de puissants dignitaires tels que le Président, le Gouverneur, l'Emir de Zazzau, des responsables de la Banque islamique de développement, entre autres. Les membres de la communauté n'étaient pas en reste, car ils sont venus en grand nombre pour assister à cet événement historique. Certains discours ont fait couler des larmes de joie sur mon visage. 

En tant que chef d'équipe, j'ai assuré une direction ciblée et axée sur les résultats de l'équipe de projet. J'ai veillé à ce que l'équipe soit motivée pour être productive dans l'accomplissement de toutes les tâches qui lui étaient assignées. J'ai joué le rôle de coordonnateur et de pourvoyeurs d’information entre les diverses parties prenantes au projet. Les sermons de nos parents, enseignants et mentors nous ont guidés pour que nos pensées, nos paroles et nos actions soient fondées sur la crainte d'Allah, l'intérêt public et le patriotisme.

Pour la station de traitement des eaux, les volets essentiels étaient l'électricité, les produits chimiques de traitement et les pièces de rechange. L’insuffisance de l’approvisionnement en électricité était notre principal défi, l’alternative étant de recourir à des groupes électrogènes dont le fonctionnement est coûteux. L'entretien des infrastructures et installations modernes financées par la Banque islamique de développement et d'autres parties prenantes, est un autre défi potentiel qui doit être relevé lorsque cela s'avérera nécessaire. Sans un entretien régulier, les installations se détérioreront.

 La perception que le public a de l'eau en tant que don de Dieu est une question qui appelle une solution innovante. Le recouvrement des coûts a son importance pour le fonctionnement de la Société des eaux, comme dans la plupart des régions du monde. Cependant, nous sommes heureux que ces problèmes soient connus et que tout le monde se soit mobilisé pour y apporter des solutions.

Ce qui fait surtout la réussite de ce projet c’est qu’il a été réalisé dans les délais, dans les limites du budget prévu et avec des économies, contrairement à d'autres projets publics au Nigeria qui ont été marqués par des retards excessifs, et parfois abandonnés avant leur achèvement. Le projet continue d’avoir des incidences positives sur la vie des communautés bénéficiaires. Le profil des services d'approvisionnement en eau, d'assainissement et d'hygiène (WASH) de la ville et du pays a été amélioré. L'effet multiplicateur a amélioré tous les aspects liés à la santé, aux revenus et au développement humain, conformément aux Objectifs de développement durable. 

Désormais les communautés achètent l'eau moins cher. L'aspect innovant de ce projet est peut-être la politique de raccordement pour les familles à faibles revenus qui ne peuvent pas payer les frais de connexion. La politique de raccordement social tient compte de l’inégalité de revenus et fait en sorte que les familles modestes soient soigneusement recensées et raccordées gratuitement pour pouvoir elles aussi jouir de leur droit d’accès à l'eau.

Les frais à payer sont calculés au prorata en montants symboliques à inclure dans leurs factures mensuelles pour ne pas les pousser au-delà de leurs limites. C'est là une innovation de taille et les plus démunis se réjouissent de ne pas avoir été laissés pour compte. 

Je suis particulièrement fier du rôle que mes collègues et moi avons joué dans l'organisation de la cérémonie d’inauguration réussie du Projet d'approvisionnement en eau et d'assainissement de Zaria par le président de la République fédérale du Nigeria. L'événement s'est déroulé sans encombre ; il était plein de splendeur et d'histoire et a marqué la fin d’une la longue décennie de pénurie d'eau pour plus de deux millions de personnes à Zaria. 

J'ai été ravi de voir des sourires rayonnants sur les visages, dans une foule d'hommes, de femmes et d'enfants venus accueillir le Président et assister à la cérémonie. Cet événement m'a rappelé un hadith du Prophète (SAW) : La meilleure des personnes est celle qui apporte des bienfaits à ses prochains. Dans le cas d’espèce, la Banque islamique de développement, le Gouvernement fédéral et le Gouvernements de l'État de Kaduna se sont associés pour changer à jamais la vie de la population de Zaria et lui apporter des bienfaits.