Le bateau du pêcheur

Le récit de : Ahmad Zain
Écrit par : M. Ataur Rahman Chowdhury en association avec Abul Ehtesham Abdul Muhaimen et Ali Wasif

« Maldives Islamic Bank est la première et la seule banque des Maldives opérant en conformité aux principes de la sharia. L'idée de créer une banque islamique aux Maldives a été envisagée pour la première fois au début de l'année 2009, suite à la crise financière mondiale. La Société islamique de développement du secteur privé (SID), entité affiliée de la Banque islamique de développement, a travaillé de concert avec le Gouvernement des Maldives pour lancer officiellement la Banque islamique des Maldives en 2011. Après un démarrage timide, elle est devenue l'une des banques les plus respectables du pays et un acteur dynamique dans la promotion de la croissance et du développement de la finance islamique aux Maldives ».

Mon père m'a toujours dit qu'une prise facile n'est jamais une prise de valeur. La passion m'a été inculquée dès mon plus jeune âge, et mes ancêtres dont la plupart avaient été pêcheurs dans la petite île de Fares Maathodaa l’avaient dans le sang. Dès l'âge de dix ans, mon père m’emmenait avec lui sur le riya dhoni, un bateau traditionnel des Maldives dont il était le capitaine ; nous passions nos week-ends à pêcher le thon en haute mer. Je me souviens encore du jour où il m'a appris à pêcher. Nous avions passé la matinée à respirer l'air salé, à regarder les vagues turquoises danser doucement dans les eaux fraîches et sereines. « Ahmed, fais attention », disait mon père en nouant la ligne à l'hameçon et en plaçant la canne à pêche dans mes petites mains.

Nous nous asseyions patiemment sur le plancher en bois de notre bateau, le regard fixe, jusqu'à ce que nous voyions la tension de la ligne. Alors nous tirions de toutes nos forces, jusqu'à ce que nous ayons capturé les richesses que l'océan avait décidé de nous offrir ce jour-là. Vers midi, nous amarrions le bateau et marchions sur la plage, transportant notre sang, notre sueur et nos larmes dans des paniers de paille. Le sable nous brûlait les pieds, alors nous marchions rapidement, vendant ce que nous pouvions aux passants. Généralement, nous arrivions à en vendre une grande partie aux bateaux collecteurs qui se trouvaient dans les environs, et le reste à la communauté insulaire.

Aux Maldives, la pêche est une activité saisonnière qui atteint son paroxysme au début de la chaude mousson d'iruvai, qui commence à la fin novembre et dure jusqu'à la fin avril. C'est à cette période que les bancs de thons commencent à migrer à travers les océans des Maldives. Mais pour les six mois suivants, pendant la mousson de hulhangu, les prises sont souvent faibles et parfois insuffisantes pour couvrir les frais du voyage ou pour nourrir nos familles.

Dans ces moments difficiles, mon père me disait de toujours d’avoir le « sabr, » (la patience) et qu'Allah ne nous abandonnera pas. « Le manque de patience traduit l'absence de foi, mon fils. Tu dois avoir confiance dans le processus pour que les bonnes choses arrivent », disait-il. Je me souviens qu'il me donnait ces leçons de vie alors que nous rentrions à la maison main dans la main, ma petite main moite toujours protégée par la sienne plus grande et plus forte. Nous prenions les restes de poisson que nous avions à la maison pour le dîner, et passions les soirées à les préparer. Je me souviendrai toujours des couchers de soleil qui ont apporté tant de couleurs dans nos vies. Des myriades de bronze, de magenta et de rose scintillant sur les écailles du poisson que nous grillions sur un foyer ouvert.

Je déménageai bientôt à Thinadoo, capitale de l'atoll de Gaafu Dhaalu, pour mes études secondaires. Mon père m'encourageait à acquérir des qualifications car il pensait que l'éducation ouvrirait la voie à une vie meilleure. Néanmoins, je continuais à pêcher pendant les week-ends, les vacances et chaque fois que cela était possible. Mes souvenirs d'enfance préférés sont essentiellement ceux de mon père et des sorties que je faisais avec mes amis pour pêcher. Nous rivalisions pour voir qui pouvait attraper le plus gros poisson, et je gagnais toujours. J'avais décidé de suivre une carrière qui me permettrait de retourner à ma communauté et de mettre en pratique tout ce que mon père m'avait appris.

Après mes études secondaires, j'ai suivi un cours de Niyami pour devenir navigateur certifié et j'ai rejoint un équipage de pêche sur mon île, transformant ma passion de longue date en carrière. J'ai passé quatre ans à conduire un bateau pour une institution dénommée « State Trading Organization », et deux autres années sur un bateau de pêche appartenant à un privé. J'avais 24 ans et je pêchais pour gagner ma vie, quand tout a basculé avec la crise financière de 2009.

Bien que je sois le capitaine d'un bateau, l'argent que je ramenais chez moi avait fortement diminué. Comme j'étais désormais le principal soutien de famille, il m'était devenu difficile de joindre les deux bouts. La quantité et le prix du poisson cru acheté par les navires collecteurs industriels ont chuté de façon spectaculaire en raison de la baisse des exportations vers l'Europe et l'Asie. L'industrie de la pêche a chuté de 22 % en raison de la baisse de la demande d'exportation, de l'augmentation des coûts du carburant et de la modification des courants océaniques. Ce furent des temps difficiles pour tous les Maldiviens, qui traversaient une période de difficultés économiques et d'austérité.

 Durant cette période, il me vint à l’esprit que si j'avais un bateau que je pilotais moi-même, je pourrais offrir un meilleur revenu à mon équipage et ramener une plus grande part à ma famille. Le seul ennui était que je n'en avais pas les moyens. Mais j'étais déterminé à réaliser mon rêve et j'ai commencé à économiser petit à petit, sans savoir si j’en aurais assez un jour.

Un jour, un pêcheur du port me parla d'une initiative qui aidait les pêcheurs locaux à acheter leurs propres bateaux. L'initiative était gérée par la Banque islamique des Maldives (MIB), une banque relativement récente créée à la suite de la crise financière mondiale. La philosophie de base de la banque était d'améliorer les moyens de subsistance des Maldiviens ordinaires comme moi, en leur apportant un soutien financier pour améliorer leur bien-être socio-économique. Il est important de noter, expliqua le pêcheur, qu'il s'agissait de la première banque des Maldives conforme à la sharia, lancée par la SID – entité de la Banque islamique de développement chargée du secteur privé, avec le soutien du Gouvernement des Maldives.

Cela semblait presque trop beau pour être vrai mais je me suis souvenu des conseils de mon père et j'ai fait confiance à Allah, et en 2016, j'ai demandé à bénéficier du mécanisme de financement des bateaux du MIB. J'ai été submergé de joie lorsque j'ai appris que ma demande avait été approuvée et que je pouvais recevoir un financement pour acheter mon propre bateau de pêche. J'ai choisi un bateau moderne de 75 pieds, nommé « Gallery Mission », l'un des plus beaux bateaux qu’il m’a été donné de voir. Il était de couleur crème, avec des garnitures en bois naturel et un pont en bois, loin du modeste bateau bohkura sur lequel je navigué quand j'étais petit.

 En 2019, j'ai même eu l'occasion de mettre à niveau le moteur, afin que le bateau soit plus rapide, qu'il puisse aller plus loin, avec un temps de rotation plus court. J'ai maintenant 28 membres d'équipage qui sont tous mes employés. Je leur verse de bons salaires pour subvenir aux besoins de leurs jeunes familles en pleine croissance et j'octroie des primes aux plus dévoués. J'ai même pu prendre en charge deux de mes frères et sœurs pour qu'ils terminent leur licence et réalisent ainsi le rêve de mon père de voir tous ses enfants instruits.

Je suis reconnaissant à la MIB, une banque opérant conformément à la sharia et respectueuse des valeurs et principes islamiques qui m'ont été inculqués. Quelle que soit la quantité d'appâts que j'aurais utilisée, je n'aurais jamais pu acheter ou agrandir tellement mon bateau sans l'aide de la banque. De temps en temps, lorsque la « Gallery Mission » rentre après une semaine de pêche, j'aperçois mon père qui attend sur le rivage, regardant arriver mon bateau.

Je suis rempli de fierté et d'émotion en pensant au chemin parcouru grâce à ses conseils ; il a toujours été l'ancre de ma vie qui m'a permis de garder les pieds sur terre. J'ai appris grâce à lui que même si je ne peux pas changer la direction du vent, je peux toujours ajuster mes voiles pour atteindre ma destination finale.