Le connaisseur de café

Le récit de : Koster Tarihoran
Écrit par : Raghda Elsharawy en association avec Aymen Kasem, et Fathu Hidayat

« Le Nord Sumatra est la première région productrice de café arabica en Indonésie et pourtant, de nombreux caféiculteurs ne connaissent pas les bonnes pratiques agricoles pour une culture correcte du café. Face à cette situation, la Société internationale islamique de financement du commerce (SIFC) a lancé, en collaboration avec la « Sustainable Coffee Platform of Indonesia » et la « Petrasa Foundation », le Programme de formation pratique des caféiculteurs (CFFTP) dans le cadre de son Programme de développement des exportations de café. L'objectif du CFFTP était d'améliorer les connaissances des caféiculteurs en Indonésie, et de les doter des compétences nécessaires pour augmenter durablement la qualité et la quantité de leur production ».

À l'aube, j'ai enfilé en hâte mes bottes effilochées et mis mon chapeau de paille. J'ai soigneusement fermé la porte en fer-blanc derrière moi et je suis sorti rapidement dans la fraîcheur du matin. C'était un nouveau jour de travail à la ferme, l’espoir de voir mes cultures flétries et mes espoirs anéantis se raviver. Mais ce jour-là, j'avais un sentiment particulier. J'avais tout fait comme il le fallait : labouré la terre avec un soin particulier, planté le jeunes pousses avec patience et même utilisé de l’engrais supplémentaire. Le moment était donc arrivé où je devais récolter les fruits de mon travail et témoigner de l'œuvre miraculeuse de Dieu.

J'ai ralenti ma marche à l'approche de ma parcelle, le cœur battant la chamade comme les vents déchaînés qui ont détruit un tiers de ma récolte l'année dernière. Les yeux effarés, je m’arrêtai brusquement. Alors que je m’attendais à voir un banc de pousses éclatantes se tenant debout avec la ferme détermination de devenir de fiers caféiers arabica, je découvris des tiges flétries, s'inclinant désespérément. Mes espoirs envolés se confondirent avec la boue sous mes pieds alors que silencieusement, je cédais à la désolation. Avec quatre enfants et une femme à charge, j'avais espéré que cette année serait une bonne année.

Au contraire, avec une production moyenne d'à peine 12 kg par quinzaine, je me battais pour subvenir aux besoins de ma famille et changer leurs misérables conditions de vie. Je pensais à ma fille Irma, à qui j'avais promis d'acheter un nouveau cartable car celui qu’elle avait était troué et laissait tomber ses livres. J'ai pensé à la fuite dans la cuisine dont ma femme se plaignait constamment, et aux nouveaux livres de révision dont mon fils Rio aura besoin pour ses prochains examens. Mais avec une si mauvaise culture, que devais-je faire ? Impuissant, je levai les mains vers le ciel et priai.

Ayant grandi au Nord Sumatra, la première région productrice de café arabica en Indonésie, j’ai toujours nourri le rêve d’avoir ma propre plantation de café depuis ma tendre enfance. Je regardais mon père travailler dans la plantation de l'aube au crépuscule, et rentrer à la maison le visage couvert de boue et le bout des doigts craquelés par un soleil de plomb. Je me souviens avoir demandé un jour à mon père pourquoi il travaillait si dur, et il m'a répondu : « Koster mon fils, Dieu ne change pas la situation d’une personne tant que celle-ci ne change pas ce qu'elle a en elle. Nous devons travailler dur pour réussir dans la vie ».

Avec des générations de caféiculteurs dans ma famille, je voulais aussi suivre les traces de mon père et le rendre fier. Je savais que le café était le produit agricole le plus courant dans notre région et j'ai entendu dire que la demande mondiale pour ce produit augmentait de jour en jour. Selon le « Indonesian Central Statitics Body » (Office central de la statistique), en 2018, les exportations indonésiennes de café ont augmenté de près de 13 % par rapport à l'année précédente, pour atteindre 464 000 tonnes. La valeur totale annuelle des exportations de l'industrie du café était de 1,2 milliard de dollars des États-Unis, soit environ 16,8 billions d'IDR. La culture du café a offert à beaucoup d'entre nous au Nord Sumatra, la possibilité d'une vie meilleure, mais comme d'autres agriculteurs de mon village, je faisais de mauvaises récoltes année après année et j'avais du mal à m'en sortir.

Un jour, la nouvelle est parvenue à la plantation : la « Petrasa Foundation », une ONG locale, avait lancé le Programme de formation pratique des caféiculteurs (CFFTP) dans le cadre du Programme de développement des exportations de café de la Société islamique internationale de financement du commerce en Indonésie. Le Programme offrait une formation à la production de café biologique pour permettre aux producteurs de café arabica d'améliorer leurs connaissances et les doter des compétences nécessaires pour augmenter la qualité et la quantité de leur production. « Le Seigneur soit Loué », pensé-je à voix haute. « C'est exactement ce pour quoi je priais ! »

Dans la mesure où les sessions se déroulaient tout au long de l'année dans un centre de formation local, j'ai décidé de m'inscrire. Je me souviens de la toute première session à laquelle j'ai participé, après avoir parcouru 15 km en bus, entrant nerveusement dans le bâtiment comme un écolier le premier jour de classe. J'ai jeté un coup d'œil dans la salle de conférence remplie de 20 visages inconnus et j'ai réalisé qu’ils étaient tout aussi anxieux que moi. Certains s'agitaient sur leur siège tandis que d'autres essayaient d’engager une petite conversation.

« Vous cherchez une place ? Celle-ci est libre » me dit un homme sympathique, en m’indiquant un siège vide à côté du sien. Je souris en m'asseyant et en quelques minutes, je m'étais fait mon premier ami, Boru Capah. À l'époque, je ne savais pas que Boru allait devenir l’ami de toute une vie. Caféiculteur partageant les mêmes idées et déterminé à surmonter les difficultés de la culture du café, Boru était prêt à partager avec moi ses méthodes de culture et ses meilleures pratiques. Dieu a une façon incroyable de placer les gens au bon endroit et au bon moment, me dis-je. Avec beaucoup d’enthousiasme, j'étais prêt à démarrer ce nouveau chapitre.

L'objectif du CFFTP était d'améliorer les moyens de subsistance des caféiculteurs en Indonésie en nous permettant d'obtenir un meilleur prix pour notre produit. Le programme de formation a duré un an et a été conçu pour relever les défis communs auxquels nous sommes confrontés, tels que l'utilisation et l'optimisation des ressources naturelles environnantes pour produire des engrais et des pesticides organiques et peu coûteux qui soient respectueux de l'environnement. Le programme nous a également fourni du matériel pour mettre en œuvre les nouvelles pratiques. Deux machines à hacher ont été mises à disposition comme équipement simple pouvant être utilisé pour produire de l’engrais organique. Plus de 2 500 plants de café et 1 000 plants d'arbres d'ombrage ont également été distribués.

J'ai beaucoup appris pendant la formation, en particulier l'importance des bonnes pratiques agricoles, que j'ai immédiatement commencé à appliquer dans ma plantation de café. J'ai planté des arbres d'ombrage pour protéger mes caféiers de la lumière directe du soleil, ce qui a également permis d’absorber l'eau, d’améliorer la fertilité du sol et de prévenir l'érosion. En conséquence, mes caféiers taillés ont montré des changements positifs considérables. Avant la formation ma ferme avait un sol mince, des plantes malsaines et des rameaux et pousses improductifs, alors que maintenant la plantation avait un sol plus sain et des plantes plus saines avec des branches plus productives. Ma production moyenne de café est passée à 40 kg par 2 000 m2 toutes les deux semaines, soit environ 75 % de plus qu'auparavant.

Deux ans plus tard, je me suis retrouvé en train de me reposer à l'ombre d'un arbre dans ma plantation de café, admirant l'abondance de baies rouge-violet mûres qui attendaient d'être cueillies, torréfiées et moulues. Ma partie préférée du processus était d'emballer le café et de l'étiqueter avec ma propre marque, « Pinagar Sidikalang Arabica Coffee ». Mes affaires marchaient bien et je ramenais à peu près 3 000 000 IDR par mois à la maison. Humble caféiculteur auparavant, j’étais devenu un connaisseur. En me levant, j'ai entendu ma fille Irma m'appeler de loin, alors qu'elle rentrait de l'école. Je lui ai fait un signe de la main alors qu'elle entrait dans la maison, un cartable neuf sur son dos. J'ai souri en pensant au chemin que j'avais parcouru. Effectivement, Dieu ne change pas la situation d'une personne tant que celle-ci ne change pas ce qu'elle a en elle.