Le fruit du travail

Le récit de : Hâkif Rama
Écrit par : Syed Hassan Alsagoff

« Le Gouvernement albanais a sollicité le soutien de la Banque islamique de développement pour mettre la microfinance mourabaha à la disposition des populations rurales du pays par le biais d'Agrokredit, une société financière locale. Seulement, Agrokredit était une institution conventionnelle qui n'avait aucune connaissance de la finance islamique. Dans le cadre de ses efforts de sensibilisation, la BID a organisé un atelier pour montrer les avantages de la finance islamique et la manière dont elle a permis d’aider des pauvres en zone rurale. Une fois mis en œuvre, le projet a permis de donner aux couches défavorisées, notamment dans les régions rurales montagneuses et les poches urbaines pauvres de l’Albanie, l’accès à une source de financement abordable et inclusive ».

J'ai un fruit préféré pour chaque saison : la pastèque en hiver, la pêche au printemps, les fraises en été et les pommes en automne. En grandissant dans le verger familial du district d'Elbasan dans le centre de l'Albanie, j'ai toujours attendu avec impatience l’arrivée des différentes saisons, en regardant l’ombre des feuilles des arbres se transformer lentement, en se reflétant sur la rivière Shkumbin comme une peinture à l'aquarelle. Le changement de température apporte avec lui une floraison de nouveaux fruits que j'attends avec impatience tout au long de l'année.

Ma famille cultivait principalement des fruits et légumes pour sa propre consommation, mais dans les années 1990, j'ai commencé à cultiver nos terres pour produire davantage et vendre en gros sur le marché local. Aujourd'hui, c'est ce que je fais pour gagner ma vie. Comme moi, ma femme et mes deux enfants aiment aussi cultiver et apportent leur aide quand ils le peuvent. L'horticulture est un travail de longue haleine qui demande beaucoup de temps, d'efforts et de patience. Il a fallu des années pour construire ce que nous avons. Je passe mes journées à creuser, planter, désherber et récolter, et mes soirées à arroser tout ce que j'ai semé.

Ma femme travaille dans un magasin, et mes enfants vont tous les deux à l’école. Lorsqu'ils rentrent de l'école, la première chose qu'ils font est de courir aux champs pour voir ce que je fais. Je les observe pendant que je travaille, en grimpant au pommier ou en m'asseyant à son ombre pendant qu'ils lisent leurs livres. Lorsque ma femme rentre à la maison et commence à préparer le dîner, elle envoie souvent les enfants chercher des fruits ou des légumes qu'elle utilise pour sa cuisine. L'arôme délicieux du gjellë me perime - un ragoût de légumes traditionnel albanais - se répand par la fenêtre lorsque je termine mes journées de travail dans les champs. Je me réjouis de ce que nous puissions cultiver nos propres produits plutôt que de dépendre des fluctuations des prix du marché.

En Albanie, la production agricole a longtemps été entravée par la taille réduite et géographiquement fragmentée des parcelles, une capacité limitée de développement technologique et des titres fonciers imprécis hérités du système des coopératives de l'ère communiste. Bien que plus de la moitié de la population albanaise travaillent dans le secteur agricole, celui-ci ne représente que 18 % du PIB du pays. Pour les petits agriculteurs comme moi, les rendements sont faibles et les coûts des intrants élevés. C'est pourquoi de nombreux agriculteurs d'Elbasan émigrent souvent pour trouver de meilleures possibilités d'emploi ailleurs. J'ai pensé à le faire moi-même, mais je ne supporte pas l'idée d'être loin de ma femme et de mes enfants. 

J'ai toujours voulu développer mon entreprise, mais les prêts à taux d'intérêt élevés m'ont rendu méfiant. Pour des gens comme moi, l'accès au financement est à la fois difficile et coûteux. Mais un après-midi, au marché des commerçants, un agriculteur m'a parlé d’un mode de microfinance appelé mourabaha introduit par Agrokredit, une société de financement locale. Avec l'aide de la Banque islamique de développement (BID), Agrokredit était en train de mettre en place un plan visant à fournir des microcrédits aux populations rurales pauvres d'Albanie. Je n'avais jamais entendu parler de ce type de financement auparavant, mais on m'a dit qu'il était encouragé dans de nombreux pays musulmans comme alternative aux opérations de banque classiques basée sur les intérêts.

Bien que je sois musulman, je ne connais pas grand-chose de l'Islam. L'Albanie présente une grande diversité religieuse, et les musulmans représentent environ 58 % de la population, les autres s'identifiant comme catholiques romains ou chrétiens orthodoxes. L'observation et la pratique religieuses sont généralement laxistes et en comparaison avec d'autres pays, peu d'Albanais considèrent que la religion est un facteur dominant dans leur vie. En fait, l'Albanie a été déclarée premier et seul État athée au monde par l'ancienne dictature communiste, qui avait imposé une interdiction officielle de toute pratique religieuse entre 1946 et 1990.

Cependant, il y avait un besoin évident de produits de microfinance alternatifs dans les régions rurales de l’Albanie, et le concept de la mourabaha a séduit de nombreux agriculteurs de notre village. Le potentiel de développement de l'agriculture rurale et du tourisme en Albanie était élevé, notamment suite aux investissements importants du gouvernement dans les routes secondaires et rurales. En appui à cette initiative, la BID a investi 40 millions de dollars des États-Unis dans la construction de 108,43 km de routes secondaires et rurales, donnant ainsi aux populations rurales pauvres un accès indispensable au développement de leur économie locale.

Devant cette réussite, notre gouvernement a demandé à la BID d’apporter son soutien à Agrokredit pour la mise à disposition de microcrédits aux populations rurales pauvres. La BID a alors approuvé un montant de plus de 5 millions de dollars des États-Unis, dont un prêt de la BID (4 millions), un prêt du Fonds de solidarité islamique pour le développement (1 million) et une subvention de renforcement des capacités (0,3 million) pour financer ce projet.

Cependant, Agrokredit était une institution de microfinance conventionnelle qui n'avait aucune connaissance de la finance islamique. En fait, le personnel de l'entreprise était préoccupé par rapport au respect des exigences de la BID en matière de financement conforme à la sharia. Cela n'était pas seulement dû à un manque de compétence en matière de finance islamique : Agrokredit craignait que l'introduction d'un produit conforme à la sharia soit perçue négativement par ses clients, car beaucoup se méfiaient encore des implications d'un financement basé sur des enseignements religieux.

 Dans le cadre de ses efforts de sensibilisation, la BID a organisé un atelier sur la microfinance islamique, expliquant ses avantages au personnel de direction d’Agrokredit composé de musulmans, de chrétiens orthodoxes et de catholiques romains. Bien que la plupart des cadres de la société ne fussent pas des musulmans, ils étaient intrigués par le mode de financement alternatif proposé, qui ne repose pas sur l'intérêt et qui pourrait être bénéfique pour le financement de transactions économiques réelles. Ils étaient également désireux d'apprendre comment mettre en œuvre les meilleures pratiques de la microfinance islamique dont il avait été prouvé qu'elles bénéficiaient aux pauvres au sein d'autres populations rurales.

Le projet de microfinancement a donné accès à une source de financement abordable et inclusive pour les couches démunies de la société, notamment dans les régions rurales montagneuses et les poches urbaines pauvres de l'Albanie. Ayant appris ses avantages auprès d'autres agriculteurs qui avaient utilisé le produit, j'ai également fait une demande de mourabaha. Avec mes appareils électroménagers et mes meubles comme garantie, j'ai pu obtenir un financement à hauteur de 500 000 leks albanais. J'ai été impressionné par la rapidité du processus et les coûts relativement faibles qui y sont associés.

Le financement m'a permis de développer mon entreprise, de sorte que je peux maintenant cultiver et vendre plus de fruits et légumes à un meilleur prix. J'ai également pu élargir ma gamme de produits, ce qui a entraîné une augmentation de la qualité du service et, par conséquent, une hausse des revenus. Les affaires vont bien, et je peux offrir à ma famille une meilleure qualité de vie et passer plus de temps précieux avec elle. Le financement de la mourabaha avec l'aide de la BID a non seulement permis d'offrir un meilleur avenir aux Albanais des zones rurales, mais empêché une multitude de personnes de quitter Elbasan à la recherche de meilleures conditions de vie, en leur permettant d'en créer là où elles se trouvent.