Rêves tissés à la main

Le récit de : Fatima Al-Jadaa
Écrit par : Mohamed Abd Raboh Saleh

« Le prix de la Banque islamique de développement pour la contribution des femmes au développement est décerné chaque année pour renforcer et consolider le rôle des femmes en tant qu’actrices essentielles dans la société, et agentes efficaces du changement. Le prix offre des récompenses financières aux personnes et aux organisations qui interviennent pour améliorer le bien-être et le statut des femmes dans les pays membres, partout dans le monde. Les lauréates sont désignées par un jury composé de 12 femmes éminentes reconnues comme leaders dans leur domaine, qui offrent des conseils à la Banque quant à la manière de renforcer la participation des femmes au processus de développement socio-économique ».

Je suis née dans le village de Qalqilya, une bourgade palestinienne en Cisjordanie. Peu de temps après ma naissance, les médecins ont informé ma mère que j'avais un handicap à la jambe droite et qu’il me serait difficile de marcher. Mais à côté de cela, Allah m'a gratifié de beaucoup d'autres bénédictions. J'ai été élevée avec mes sœurs et fait l'école primaire dans notre village, mais l'école secondaire était très loin de notre maison et je m’y rendais avec difficulté à cause de mon handicap.

Parfois, mon père me portait pour m’emmener l'école, mais c'était dur pour lui. Cela le fatiguait, mais il rechignait à me dire qu'il ne pourrait pas continuer à le faire. Il commença à nous faire comprendre mes sœurs et moi, qu'il n'y avait aucune différence entre l'école et les associations qui formaient les filles à la couture, à la broderie et à d'autres choses. Il n'arrêtait pas de nous demander : "Qui veut s’inscrire à l'association à côté de notre maison ? Aucune de nous ne répondait et je ne me rendais pas compte que la question ne concernait que moi.

Un matin, je me suis réveillée et me préparais à m’habiller pour l’école comme d'habitude, mais on me donna une nouvelle tenue et cela me remplit de joie. Toutefois je fus surprise par les baisers chaleureux de mon père qui pleurait, tout comme mes sœurs qui savaient déjà que je n'irai plus à l'école avec elles. J'étais stupéfaite et regardais ma mère pour qu’elle m’explique ce qui se passait.

Elle me prit le cartable des mains et m'embrassa en me disant : "Tu vas aller l'association à côté de notre maison au lieu de l'école, et tu apprendras la couture et la broderie. Tu feras une belle carrière, meilleure que celle de tes sœurs". Je finis par comprendre que les larmes qui coulaient sur les joues de mon père signifiaient qu'il s'était résolu à baisser les bras, malgré lui.

De retour de son travail, mon père me regarda avec beaucoup de tristesse, me fit asseoir à côté de lui et me dit : "Tu iras à l'école demain, ma fille", mais je savais déjà qu'il ne pourrait pas m'aider. Je l'ai donc convaincu que je voulais aller à l'association et il m'a emmenée à « Habla Association For Sewing » où j’allais commencer à apprendre la couture et la broderie dès le lendemain.

J'ai beaucoup souffert pendant ma formation car je devais m'appuyer sur un pied, mais après avoir appris le métier, j'ai voulu m'aider moi-même et aider ma communauté. La question était de savoir comment. J'ai demandé à de nombreuses personnes de m'aider à acheter des machines à coudre pour lancer un projet avec les veuves, mais je n'ai trouvé personne pour m'aider à ouvrir un atelier.

Je savais qu’il fallait impérativement acheter une machine à coudre et qu’au début, je ne pouvais pas me permettre d'en acquérir une qui était perfectionnée. Je devais donc me contenter de ce que j'avais en attendant d’économiser suffisamment d'argent. Plus tard, j'appris à coudre et à broder à une de mes voisines qui avait sept enfants. Lorsqu’elle acquit les compétences, je lui proposai un emploi avec un salaire mensuel. Elle était si heureuse de trouver quelqu'un pour lui offrir du travail à une époque où il était difficile pour les hommes d’en trouver.

J'ai ensuite acheté deux autres machines à coudre et j'ai appris à beaucoup plus de femmes, ainsi qu'à des filles malentendantes ou sourdes. Après leur apprentissage de la couture et la broderie, j'ai commencé à leur verser un salaire en échange de leur travail. J'ai continué d’acheter d'autres machines à coudre et je finis par ouvrir un atelier, « Al Hana Tailoring Shop ». Nous avons travaillé ensemble jusqu'à ce que je dispose de 50 machines. J'ai pleinement réalisé que ce succès n'a été obtenu que par la volonté d'Allah d'aider ces femmes et leurs enfants.

Pendant tout ce temps, nous avons vu les soldats israéliens raser des terres agricoles au bulldozer, démolir des bâtiments et déplacer de nombreuses familles. Puis un jour, ils ont attaqué « Al Hana Tailoring Shop », confisqué toutes les machines à coudre et tout détruit à l'intérieur. J'ai essayé de les arrêter, mais ils m'ont repoussé et je suis tombée par terre. Toutes les femmes ont pleuré face à la destruction du projet qui était notre refuge contre la pauvreté. Tout d'un coup, nous sommes devenues des sans-emploi.

Nous avions commencé à nous demander si nous pouvions rétablir le projet ou trouver une alternative. Les femmes ont proposé des idées pour résoudre le problème. Elles m'ont également donné de petites sommes d'argent et certaines m'ont dit de demander l'aide de philanthropes, mais malheureusement nous ne pouvions trouver personne pour nous aider. Le désespoir nous gagna.

Un jour, un groupe de femmes est venu chez moi pour me dire que la Banque islamique de développement (BID) offrait des prix financiers aux personnes qui avaient créé un bon projet pour servir leur communauté. Elles m'ont demandé de postuler et quelques mois plus tard, quelqu’un frappa lourdement à ma porte. J’ouvris et vis mes collègues qui riaient, enthousiasmées et impatientes de me dire quelque chose.

Je les invitai toutes à entrer et je leur demandai de me dire ce qui se passait. Elles se mirent toutes à parler en même temps, chacune voulant me dire que j'avais gagné. Je ne pus comprendre parce qu'elles parlaient toutes en même temps. Soudain, je vis une femme mal-parlante dont les yeux étaient remplis de larmes mais son visage souriait, et je compris que c’étaient des larmes de joie. Elle était la meilleure interprète pour moi, et je compris tout de suite que j'étais l'une des lauréates du prix de la BID.

Je reçus l'invitation de la BID à venir au Koweït pour recevoir mon prix, en compagnie d'autres lauréates de plusieurs pays musulmans du monde. Je suis entrée dans la salle où les prix devaient être remis et me suis assise avec un sentiment d'étonnement. Un responsable de la Banque apparut et demanda le silence. Le silence régnait et j'avais presque l'impression d'être seule dans la salle.

Après la récitation du Coran, quelqu'un m’appela et me demanda de me présenter sur l’estrade pour recevoir mon prix. Ce fut un moment de bonheur et lorsque j'entendis les applaudissements de tous les participants, je fus émerveillée. J'atteignis difficilement l’estrade où se trouvaient tous les ministres des pays membres de la Banque pour recevoir mon prix des mains du président de la BID. J'eus l'impression que toutes mes collègues étaient là avec moi au Koweït, bien qu'elles fussent chez elles, suivant l’évènement à la télévision.

Je suis retournée en Palestine dans un état d'esprit optimiste et je fus accueillie par toutes les femmes qui travaillaient pour moi. Après quelque temps, j'ai utilisé l'argent du prix de la Banque pour acheter de nouvelles machines à coudre, en remplacement de celles qui avaient été détruites. Grâce à sa générosité et ce qu'elle offre aux pays musulmans, les bienfaits de la BID atteignent de nombreux peuples dans différentes parties du monde. Le nombre d'employées travaillant à « Al Hana Tailoring Shop » est passé aujourd’hui à 200, toutes dirigées par une femme handicapée nommée Fatima Al-Jadaa.