Un sacrifice sacré

Le récit de : Mamadou Togo
Écrit par : Mohamed Ali Laswad

« Géré par la Banque islamique de développement, le Projet saoudien d'utilisation de la viande sacrificielle du Hajj supervise l’immolation des bêtes pendant le Hajj, le pèlerinage islamique à la Mecque. La viande est remise directement à des familles pauvres et des waqfs caritatifs qui distribuent plus de 2000 repas par jour. De grands réfrigérateurs mis à disposition par le Gouvernement du Serviteur des deux Saintes Mosquées sont utilisés pour stocker la viande avant de la faire passer par un rigoureux processus de sécurité et d'hygiène. Depuis le lancement du projet, la viande de plus de 22 millions d'animaux immolés a été distribuée à certaines des familles les plus démunies du monde ».

Jeune garçon et qui a grandi à Bamako, capitale et plus grande ville du Mali, j'attendais toujours avec impatience l'Eid ul Adha, l'une des fêtes les plus importantes du calendrier musulman. Je me souviens très bien des détails de l'histoire que ma mère avait l’habitude de nous raconter sur le Prophète Ibrahim, alors que mes frères et sœurs nous blottissions contre elle le soir : le Prophète Ibrahim avait fait un rêve dans lequel on lui ordonnait de sacrifier son fils bien-aimé Ismail comme acte d’obéissance à Dieu.

Au début, Ibrahim était sceptique et croyait que c'était une ruse du diable maudit, mais après avoir refait le même rêve la nuit suivante, il a compris que c'était un ordre d'Allah. Bien qu'il aimât beaucoup son fils, Ibrahim prépara Ismail pour le sacrifice et s’en alla pour accomplir son devoir, prouvant ainsi sa soumission totale à Allah. 

Ibrahim emmena son fils à la vallée de Mina, tenant un couteau et une corde dans ses mains. Il raconta son rêve à Ismail et lui fit comprendre qu'Allah avait décrété qu'il serait sacrifié. Obéissant, son fils accepta ce qui avait été décidé pour lui. Il demanda que ses poings et ses pieds soient liés pour éviter de se débattre pendant le sacrifice ; il voulait aussi que son père lui bande les yeux pour éviter d'être témoin de la souffrance de son fils, conscient de son amour pour lui.

Lorsque Ibrahim commença à effectuer le sacrifice, Allah remplaça Ismail par un bélier et il fut épargné. Allah avait testé Ibrahim pour mesurer son dévouement dans sa soumission à son Seigneur et sa volonté de Lui obéir. Ibrahim avait réussi le test. Je ressentais un mélange d'effroi et de soulagement lorsque ma mère racontait l'histoire, et j’étais heureux que le jeune Ismail ait été épargné. Néanmoins, je demandais sans cesse à ma mère de répéter l'histoire car je l'aimais tellement. « Encore Mamadou ? », disait-elle en écarquillant les yeux, tandis que je gloussais et acquiesçais. 

La meilleure partie de l'histoire était la commémoration de l'obéissance d'Ibrahim à Allah. Chaque année, les musulmans du monde entier sacrifient un animal pour confirmer notre propre volonté de sacrifier tout ce qu'Allah nous demande. Famille pauvre vivant dans une petite bicoque aux murs de boue sur les rives du Fleuve Niger, nous n'avions jamais assez pour faire le sacrifice et comptions sur la générosité de nos voisins qui partageaient avec nous.

Cela faisait partie des règles du sacrifice, car la viande devait être répartie en trois parts égales, une pour la famille, une pour les amis et une pour les démunis. Comme nous appartenions à la troisième catégorie et que nous ne pouvions pas nous permettre de manger de la viande régulièrement, l’Eid ul Adha était devenu ma fête préférée et je l'attendais chaque année avec impatience. 

 Le sacrifice, appelé qurbani en arabe, a lieu pendant les derniers jours de Dhul Hijjah, le douzième mois du calendrier musulman, qui est aussi le mois du pèlerinage. Le pèlerinage du Hajj est l'un des cinq piliers obligatoires de l'Islam et mon rêve est de l’accomplir un jour. La plupart des familles de mon village partagent ce rêve mais n'en ont simplement pas les moyens. Néanmoins, nous prions Allah d’exaucer nos vœux un jour, pour que nous nous joignions aux millions de musulmans qui viennent du monde entier pour visiter la Kaaba - la maison d'Allah - dans la ville sacrée de La Mecque.

J'économise pour ce voyage d'une vie depuis que j'ai commencé à travailler comme chauffeur de taxi, sacrifiant de longues heures chaque jour à conduire dans les rues poussiéreuses de Bamako. Ce travail peut être difficile, surtout dans la chaleur torride de l'été, mais j'aime rencontrer des gens d’horizons divers. Un jour, j'ai eu le plaisir de recevoir des invités spéciaux en provenance de la ville sainte. 

J'ai pris Mohamed Lassoued et son collègue Abadil à l'aéroport par une chaude après-midi d'été. En passant devant les marchés colorés disséminés dans les rues, mes invités m'ont dit qu'ils venaient de la Banque islamique de développement (BID) pour superviser la distribution de la viande sacrificielle aux personnes vulnérables du Mali.

Quelle n’a été mon émotion à les entendre donner un compte rendu direct du sacrifice qui avait déjà eu lieu en Arabie Saoudite, avec un avion chargé de 2 500 carcasses de moutons qui devait arriver de Djeddah dans les deux jours suivants. Sur le chemin de l'hôtel, nous sommes passés devant de grands espaces où des fidèles s'étaient rassemblés pour la prière de l'Eid. Comme ils commençaient à former les rangées, nous décidâmes de nous joindre à eux. 

Après la prière, un des imams s’approcha d'un mouton qui était attaché sous un arbre et l'immola. Impressionné, Mohamed me demanda la raison de cette action. « En faisant cela, l'imam encourage les fidèles à faire leurs propres sacrifices en suivant la sunnah du Prophète, qu'Allah lui accorde la paix », lui répondis-je. Après une pause à l'hôtel, nous sommes allés nous promener et j'ai emmené mes invités dans les rues de la capitale. Il y avait une foule immense de jeunes et vieux, hommes et femmes, qui faisaient la fête. Ils portaient tous des vêtements neufs et échangeaient des salutations en disant « Sampi, Sampi », qui signifie « Joyeuse fête de l’Eid » !

Le lendemain matin, j'ai conduit Mohamed et Abadil à une réunion avec des fonctionnaires de neuf municipalités et des représentants de la protection civile, des services vétérinaires, des médias et des affaires sociales, entre autres. Toutes les personnes présentes se sont souhaitées Eid Moubarak et ont félicité la BID pour l’œuvre qu’elle accomplit. Mohamed et Abadil ont informé les participants des processus mis en œuvre dans la distribution de la viande, et ensemble ils ont décidé de la meilleure manière de distribuer la viande aux pauvres de Bamako et des villages voisins. 

Deux jours plus tard, l'avion-cargo est arrivé et les vétérinaires ont examiné des échantillons de viande prélevés au hasard. Lorsqu'ils finirent leur travail, ils déclarèrent que la distribution pouvait commencer. Selon le plan convenu, des camions de grande et moyenne taille ont commencé à charger la viande. Un est allé à la maternité, un autre à la prison civile, et un autre à la Grande Mosquée, où des groupes dans le besoin s'étaient rassemblés. D'autres camions ont été envoyés dans des foyers pour personnes âgées, des orphelinats et des bidonvilles dans les neuf municipalités de la capitale et dans les villages voisins.

J'ai accompagné Mohamed et Abadil qui surveillaient la distribution et pris des photos des livraisons. Mali TV, une station locale qui avait anticipé l'arrivée de la cargaison, a réalisé un documentaire sur la distribution, saisissant l'action instant par instant. C'était une joie de voir mon peuple recevoir sa part de la viande sacrificielle en provenance de la terre sainte, que nous espérions tous visiter un jour. 

La distribution avait été un succès et alors que la journée touchait à sa fin, j'ai déposé mes invités à leur hôtel. Dans le hall, la distribution des cargaisons de viande était diffusée à la télévision. Le grand écran montrait un homme âgé recevant sa part avec joie, tandis qu'une femme priait, les mains tendues vers le ciel. Nous avons vu un vieil homme affaibli recevoir sa part mais ne pouvait pas la porter, et un jeune homme s'est précipité pour l'aider, en portant les sacs jusqu’à sa maison. Nous étions si heureux de participer à ce noble travail. Mohamed s'est tourné vers moi et m'a donné ma propre part de viande, que j'ai reçue avec gratitude. Plus tard, je suis allé la partager avec ma famille pour marquer le sacrifice du Prophète Ibrahim.