Les larmes de l’imam

Écrit par : Suleiman Dalhatu Sani

« Créée en 1989 et établie au Suriname, Trustbank a opéré pendant de nombreuses années selon les principes bancaires classiques. En 2015, elle a pris la décision de se transformer en une banque islamique à part entière. Cette initiative de transformation stratégique était mue par la nécessité de satisfaire les besoins connus mais laissés en l’état des PME en termes d'options de financement, en proposant des sources de financement islamiques alternatives. Trustbank a donc désigné la Société islamique de développement du secteur privé (SID), une entité affiliée du Groupe de la BID, comme conseiller pour orienter le processus de transformation et veiller au lancement réussi de la nouvelle banque islamique ».

En tant que chef de la congrégation, l'imam était debout devant le pupitre de la mosquée pour prononcer le sermon du vendredi. Les fidèles étaient assis en rangs sur leurs tapis de prière, attendant sa khutba avec impatience. « Au nom d'Allah, Le plus Bienfaisant, Le plus Miséricordieux », commença-t-il lentement. « Le sermon d'aujourd'hui portera sur le riba, l'un des sept péchés capitaux ».

Le Riba, également connu sous le nom d'usure, est interdit dans l'Islam car il est considéré comme injuste et abusif. Dans le Coran, le péché du riba est considéré étant si abominable que Dieu s'engage à faire la guerre à quiconque refuse de l'abandonner. L'usure enlève toute sa substance à l'argent, en réduisant sa valeur et en gonflant les dettes. L'argent des pauvres est pris, ce qui les oblige à emprunter, puis donné et aux riches qui ont les moyens de prêter.

À l'échelle internationale, l'usure a conduit des pays entiers à exploiter leurs ressources naturelles à tel point qu’elles ne peuvent plus être reconstituées, afin de payer les intérêts de leurs dettes. La déforestation, l'agriculture intensive et la dégradation des sols sont comparables à la dégradation et à l'esclavage imposés aux individus pour des dettes portant intérêts. J'ai personnellement été témoin des effets dévastateurs que peuvent avoir ces dettes, et cela m’a poussé à consacrer ma carrière à trouver des alternatives au système bancaire classique qui prospère à la faveur d’un modèle fondé sur l’intérêt.

En fait, l'une des raisons pour lesquelles j'étais venu au Suriname avec mon équipe était de proposer mon expertise en matière de finance islamique à Trustbank (Suriname), une banque qui opérait jusque-là selon les principes bancaires conventionnels, avant de décider de se transformer en banque islamique à part entière. Le Suriname est un petit pays situé sur la côte nord-est de l'Amérique du Sud, avec une petite communauté musulmane représentant un peu moins de 14 % de la population. La décision de Trustbank d’opérer suivant les préceptes de la sharia visait à satisfaire les besoins connus mais laissés en l’état des PME, en leur offrant d'autres sources de financement.

Trustbank a désigné la Société islamique de développement du secteur privé (SID), une entité de la Banque islamique de développement, comme conseiller pour orienter son processus de transformation et veiller au lancement réussi de ses nouveaux produits conformes à la sharia. En tant que conseillers, notre rôle consistait entre autres à aider Trustbank à se doter d’une structure de gouvernance de sharia et d’un conseil de sharia, et à convertir les prêts conventionnels en alternatives de financement islamiques.

Des lignes directrices axées sur la sharia et la documentation connexe ont été élaborées pour renforcer cette fonction et une documentation complète produite pour la nouvelle gamme de produits islamiques, avec des explications sur leur structure et leurs caractéristiques, les procédures y relatives, les contrats et les formulaires de demande. La banque a opté pour une approche proactive immédiate au lieu des changements progressifs. Elle a organisé un salon d'information pour permettre à ses clients de comprendre le système bancaire islamique et les nouveaux produits qu'elle allait proposer désormais.

Je me réjouis d'avoir participé à un projet qui a transformé une institution financière classique en une banque opérant sur des bases éthiques solides, conformément aux principes régissant les opérations bancaires islamiques. Le système bancaire islamique a prouvé sa stabilité par rapport au système conventionnel grâce à son approche durable. L'intégration d'une banque islamique dans le système financier du Suriname a permis de diversifier les risques systémiques et contribué positivement à la stabilité économique du pays.

La nouvelle banque islamique propose désormais des produits et services financiers éthiques à la population du Suriname. Elle favorise l'inclusion financière de ceux qui étaient auparavant exclus pour des raisons religieuses ou éthiques, en mettant l'accent sur les PME, qui sont reconnues comme étant le moteur d'une croissance durable dans l'ensemble des économies mondiales.

Le Suriname espère s’appuyer sur Trustbank pour se positionner en tant que centre financier de la région des Caraïbes et de l'Amérique latine. Le premier forum de la finance islamique des Caraïbes, organisé conjointement par la SID et Trustbank, s'est tenu au Suriname en novembre 2019. Il portait essentiellement sur les opportunités et les défis du développement du secteur privé au Suriname, avec un accent particulier sur le rôle de la technologie, de l'innovation et des partenariats stratégiques.

Selon le Conseil des services financiers islamiques, la transformation de Trustbank a été une étape véritablement inspirante pour le secteur mondial de la finance islamique, pour lui avoir permis de positionner le système bancaire islamique sur les six continents habitables. La réussite du projet a été reconnue en 2019 lorsque Trustbank a remporté le Prix d'excellence à la 5e édition des « Islamic Retail Banking Awards ». La SID a pu mener à bien ce projet en tirant parti de ses ressources en matière de connaissances pour fournir des services de conseil.

Je pensais à ce triomphe et à la manière dont le Suriname a réussi à offrir des produits financiers alternatifs permettant d’éviter le riba. Lorsque l'imam a fini son sermon, mon collègue est allé le voir pour lui parler de la réussite de Trustbank et du travail auquel nous avons participé. Il a été vraiment ému par la réussite de la transformation de la banque et s’est réjoui du rôle que la Banque islamique de développement y a joué. Il a levé les mains pour prier et remercier Allah d’avoir permis au Suriname de disposer désormais de sa propre banque islamique, une étape historique pour libérer le peuple surinamais des liens néfastes du riba.

Des larmes coulaient sur son visage, alors qu'il expliquait qu'il avait choisi le sujet du sermon parce qu’il craignait que la petite communauté musulmane du Suriname n’ait pas d'autre choix que de s'engager dans le riba. Or, ce n’est plus le cas à présent grâce aux produits conformes à la sharia offerts par Trustbank, avec l'aide de la Banque islamique de développement. Il a promis de parler à toute sa congrégation de la transformation de la banque et exprimé une nouvelle fois sa gratitude avant de partir.

Le souvenir des larmes de l'imam ne m’a plus quitté. Cette rencontre dans une petite mosquée du Suriname me motive face aux innombrables défis auxquels je suis confronté en tant qu'employé de la Banque islamique de développement, qui s'efforce de mettre en œuvre des projets de développement efficaces qui transforment la vie de l'humanité. L’œuvre de cette banque bienveillante sème les graines de l’inspiration dans des endroits les plus inattendus, et transforme le cœur de ceux qui croisent son chemin.